Fin août 2026, Bill Gates a publié un sur son blog « The turbulent AI era is here », dans lequel il abandonne son optimisme habituel pour adopter un ton nettement plus alarmiste sur l'intelligence artificielle. Le cofondateur de Microsoft y affirme que la technologie progresse plus vite que la capacité des gouvernements et de la société à en gérer les conséquences, et qu'aucun plan sérieux n'existe aujourd'hui pour absorber le choc social, politique et économique qui s'annonce.
"La transition vers l’ère de l’IA sera l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire humaine. Pour l’instant, nous ne nous préparons pas adéquatement à cette transition. Si le monde prend les bonnes mesures, l’IA sera une force positive et laissera tout le monde mieux. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai souhaité que l’innovation puisse se faire plus vite. Avec l’IA, mes sentiments sont plus mitigés.
Dans une vidéo publiée en complément de l'essai, il va plus loin en affirmant qu'il n'existe même pas encore de plan pour élaborer un plan. Il résume l'enjeu central en expliquant que l'IA sera soit le plus grand facteur d'égalité jamais inventé, soit la pire source d'injustice.
Le propos intervient dans un contexte de débat vif à Washington et dans la Silicon Valley sur l'intensité de la régulation à appliquer à l'IA. Il est susceptible de heurter une partie de la tech ainsi que l'administration Trump, qui présentent la prudence sur l'IA comme un frein à la compétitivité américaine face à la Chine et à d'autres rivaux. Gates lui-même dit percevoir un décalage entre le discours public de l'industrie, qui ,sous la pression de la compétition et des levées de fonds, minimise souvent les risques et les inquiétudes exprimées en privé par ses acteurs,
Pourquoi cette accélération n'est pas prise au sérieux ?
Selon lui nombreuses personnes sous-estiment l’ampleur de l’impact que l’IA aura et ce pour plusieurs raisons :
- Les modèles d’IA font encore des erreurs. Il est difficile d’imaginer l’un d’eux remplacer la cognition humaine quand, il n’y a pas si longtemps, ils ne pouvaient pas résoudre une simple question de Sudoku ni déterminer combien de R il y a dans le mot strawberry.
- L'analogie avec les temps d'adoption des innovations passées sont trompeuses. Quand le PC est arrivé, il a fallu vingt ans pour changer significativement notre façon de travailler, car le logiciel devait être développé, le prix devait baisser, et les gens devaient apprendre à utiliser les outils et à les intégrer dans leurs processus métier. L’IA, en revanche, fonctionne sur les appareils que nous avons déjà, et elle utilise le langage naturel.
La transition vers l’IA comporte trois grands risques
Beaucoup d’emplois disparaîtront à jamais.
"Dans une société capitaliste, l’emploi est le moyen pour la plupart des gens d’obtenir l’argent dont ils ont besoin pour payer les besoins de la vie, tout en étant une source clé de dignité et de connexion sociale.
Lorsqu’une communauté connaît un taux de chômage élevé, les répercussions peuvent être omniprésentes. Les recherches montrent que, dans certaines régions des États-Unis, la fermeture d’usines contribue à une augmentation des décès dus aux overdoses d’opioïdes. Imaginez maintenant des pressions similaires sur les travailleurs en col blanc et ouvriers à l’échelle nationale."
Pour lui, ce sont les postes simples ou de niveau intermédiaire qui risquent le plus d'être purement et simplement supprimés, plutôt que transformés. Il insiste sur le fait que ce sont les travailleurs qui ont le moins de marge de manœuvre qui auraient le plus besoin de temps pour s'adapter, alors qu'ils en disposent le moins.
L’emploi a déjà chuté de manière significative chez les jeunes travailleurs dans des emplois particulièrement vulnérables au remplacement et pour Gates un certain nombre de métiers sont déjà particulièrement exposés :
- la vente et le support client (en ligne et par téléphone),
- l’ingénierie logicielle
- les juristes
- l’évaluation des demandes de prêt
- l’analyse de donnée
- et même le tri des patients..
Les emplois manuels que l'on dit souvent protégés seront également concernés. Bien que les robots ne soient pas aussi avancés que l’IA, leur coût finira par être nettement inférieur.
"Beaucoup d’Américains à qui je parle ne réalisent pas à quelle vitesse progressent les robots agiles, car une grande partie du travail avancé se fait dans d’autres pays, principalement en Chine. Je pense que les robots « intelligents » commenceront à concurrencer les gens sur certaines tâches physiques — dans les secteurs de la construction et de l’hôtellerie, par exemple — d’ici la fin de la décennie."
L’IA donnera aux gens (et peut-être aux IA) le pouvoir de faire plus de mal.
S'il n'y a pas eu besoin de l'IA pour trouver en ligne des informations sur la création de bombes, d'armes biologiques, voire de virus informatiques, l’IA facilitera grandement l'accès à ces informations, mais aussi leur éxecution. Même les criminels aux compétences très limitées pourront cibler les victimes à toutes les échelles : individus, entreprises et gouvernements.
Bio-terrorisme, cyber attaques mais aussi armement autonome qui permettrait de faire la guerre de façon encore plus simple. Surveiller et manipuler l’opinion publique sera plus facile, moins coûteux et aussi plus efficace.
Relation enfants / IA
Bill Gates prend zon propre exemple et sa difficulté enfant et adolescent à tisser des liens, encore plus que le risque des réseaux sociaux il pensen que disposer d'un "ami IA" ne serait pas bénéfique au développement d'interactions sociales. Il cite The Anxious Generation, de Jonathan Haidt :
« Comme de jeunes arbres exposés au vent, les enfants régulièrement exposés à de petits risques grandissent pour devenir des adultes capables de gérer des risques bien plus importants sans paniquer. Inversement, les enfants élevés dans une serre protégée deviennent parfois incapables d’être incapables par l’anxiété avant d’atteindre la maturité. »
Il s'inquiète aussi de l’impact de l’IA sur l’éducation en particulier sur la diminution de l'esprit critique en raison d'une utilisation intensive de l'IA à partir de AI Tools in Society: Impacts on Cognitive Offloading and the Future of Critical Thinking :
"Ce serait le pire moment possible pour que les humains perdent leur capacité de pensée critique. À une époque de deepfakes et de désinformation pouvant être adaptée à vous, la capacité à distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas devient une compétence essentielle de la vie."
Nous avons donc besoin des deux : une profonde préoccupation pour les dommages causés par l’IA, et un optimisme ancré quant aux aspects positifs s'ils profitent à tous.
Maximiser les bénéfices est tout aussi important que minimiser les préjudices.
Mais aussi de grands espoirs
"l’IA peut accélérer l’innovation face aux défis techniques les plus difficiles du monde : fournir une énergie propre fiable pour tous, lutter contre le changement climatique, cultiver suffisamment de nourriture, éradiquer les maladies, et bien plus encore. C’est dans l’agriculture que je constate l’impact le plus rapide de l’IA dans les pays à faible revenu."
Bill Gates rajoute aussi l'administration et les services publics en général comme devant être bénéficiaires des avancées de l'IA en automatisant la bureaucratie et il explique que le revers des risques en matière de santé et d'éducation peut être une amélioration de ceux-ci si l'IA est justement utilisée.
"Dans tous ces domaines, le mot clé est « peut » — l’IA peut améliorer la vie des personnes à tous les niveaux de revenus. Mais cela ne se fera pas automatiquement. Comme pour toute nouvelle technologie, nous devons être déterminés à garantir qu’elle profite à tous et pas seulement à une minorité aisée. Cela exigera que les gouvernements et les organisations philanthropiques jouent un rôle important afin que les citoyens moins riches et les pays à faible revenu en bénéficient pleinement."
Trois propositions phares
Pour Bill Gates les solutions ne doivent surtout pas être développées par les tech compagnies mais à travers un processus démocratique public incluant des élus, des décideurs, des éducateurs, des professionnels de santé, des responsables locaux et des leaders communautaires.
1. « Human Reserved » : réserver certains emplois aux humains
C'est la proposition la plus développée qui propose de désigner certains métiers comme relevant d'un domaine qu'il baptise « Human Reserved » : des rôles que la société choisirait de ne pas automatiser, même lorsque les machines deviendraient techniquement capables de les exercer.
Il tire cette idée de son expérience personnelle : la mort de son père, atteint de la maladie d'Alzheimer, en 2020. Dans les derniers stades de la maladie, celui-ci était pris en charge jour et nuit par des aidants rémunérés qui parvenaient à le comprendre même lorsqu'il ne parvenait plus à s'exprimer clairement. Pour Gates, cette forme de soin relevait d'un lien irremplaçablement humain, qu'aucun robot n'aurait dû ni pu fournir.
Il fait un parallèle avec les réserves naturelles, espaces où l'on pourrait construire des routes ou des bâtiments, mais que l'on préserve délibérément. Selon lui, certains emplois pourraient être mis de côté pour des raisons économiques, lorsque leur automatisation risquerait de déplacer un grand nombre de travailleurs qui ne peuvent pas facilement se reconvertir. Il envisage aussi des domaines « mixtes », comme l'éducation ou la santé mentale, où l'humain resterait aux commandes tout en s'appuyant sur l'IA pour étendre ses capacités.
Gates reconnaît lui-même que cette idée soulève des questions sans réponse à ce stade : qui décide de ce qui doit être réservé, selon quels critères, comment empêcher les entreprises de contourner la règle, et comment gérer les distorsions de commerce international si un pays autorise l'automatisation d'un métier que son voisin interdit.
2. Taxer l'usage de l'IA et des robots
Gates relance une idée qu'il défend depuis près de dix ans : taxer l'usage des « tokens » d'IA et des robots en entreprise, afin de compenser l'avantage fiscal dont bénéficie aujourd'hui l'automatisation par rapport au travail humain. Les recettes serviraient notamment à financer des programmes de reconversion et un accompagnement pour les travailleurs déplacés par cette transition.
3. Une gouvernance coordonnée, nationale et internationale
Il appelle les gouvernements à se coordonner sur l'emploi, l'éducation, la santé, la fiscalité, l'énergie et la sécurité nationale, via de nouvelles instances nationales capables d'arbitrer entre les priorités des différentes agences. Il propose également la création d'une organisation internationale dédiée à l'IA, sur le modèle des dispositifs existants pour les inspections nucléaires, la régulation de l'aviation civile ou les traités sur la couche d'ozone.
Affirmant avoir été "fasciné" par l’encyclique du pape Léon XIV sur l’IA, « Sur la sauvegarde de la personne humaine à l’époque de l’intelligence artificielle ». Il conclut en appelant à une délibération publique plus large, estimant que des décisions aussi lourdes de conséquences pour la trajectoire de l'IA ne peuvent pas être laissées entre les mains d'un petit groupe de technologues.
"Cette technologie sans précédent exige une réponse mondiale sans précédent. Si nous réussissons, la récompense pour l’humanité sera phénoménale et le monde sera plus équitable.
Je cesse rarement de penser à l’IA — non pas parce que j’ai toutes les réponses, mais parce que les questions qu’elle soulève sont trop importantes pour être laissées à un petit groupe de technologues. Les leaders du milieu universitaire, des entreprises, du gouvernement et de la société civile ont tous un rôle à jouer dans la définition de ce qui va suivre."

