Après l'annonce de Sébastien Lecornu (ici) la France et l'Allemagne ont formalisé un engagement commun à construire une alternative européenne à Palantir pour les logiciels militaires et de renseignement. L'objectif affiché : un « backbone numérique souverain » pour les données de défense, l'intelligence artificielle et le cloud, avec ChapsVision comme fer de lance côté français.
Peu de temps avant, au Royaume-Uni, le ministre britannique des Sciences avait laissé entendre que le gouvernement activerait la clause de sortie prévue en 2027 sur le contrat de 330 millions de livres liant le NHS à Palantir, quelques jours après qu'Alex Karp, le PDG de l'entreprise, ait publié un manifeste au ton pour le moins clivant, plaidant notamment pour le rétablissement de la conscription militaire aux États-Unis.
La réponse ne s'était pas fait attendre et le patron de la société US avait rétorqué 3 jours après :
« J’habite dans le monde de Trump et des fake news, c’est donc difficile de me choquer. Mais dire que Palantir a été débranché, c’est faux. »
Josh Harris, le vice-président exécutif de Palantir Technologies, en charge des activités commerciales et de la philanthropie dans le monde (sic) a ajouté :
« J’ai appris que nous étions virés par un collègue de Paris. Mais comme on entend tous les ans que Palantir va être remplacé à la DGSI, j’ai pensé que c’était une rumeur. Ce n’est que quand j’ai vu les images que j’ai compris que Sébastien Lecornu avait dit cela dans une vidéo sur Instagram. D’habitude, on ne réagit jamais. Mais là, entendre cela de la bouche du premier ministre, sur un réseau social, je n’aurais jamais pensé que cela pouvait arriver. On ne peut pas faire ça comme ça, sur Instagram. Ce n’est pas un conflit à Hollywood entre un acteur et sa petite amie. C’est un sujet ultra-sérieux. Et le fait d’annoncer ça sur les réseaux sociaux, je trouve que c’est dangereux pour la France. »
Le 2 septembre, en marge d'un G20 à Chapel Hill, le sulfureux patron de Palantir a qualifié la stratégie de souveraineté numérique française de contre-productive, les décisions de souveraineté seraient prises selon lui par des responsables politiques sans l'expertise technique nécessaire pour en juger la pertinence.
Presque menaçant le patron a été sans filtre une fois de plus :
Si la France laisse ses décisions être "guidées par la peur et par des gens qui ne comprennent pas vraiment les enjeux, cela fera du mal à la France. L'environnement réglementaire n'aide manifestement pas l'Europe ni la France, et il vous faut une régulation qui aide vraiment"
Depuis des mois, il diffuse un discours arguant que le fossé se creuse entre « AI haves » et « AI have-nots » : les pays qui adoptent l'IA à marche forcée et ceux qui, selon lui, se contentent de bricoler pendant que la Chine et les États-Unis prennent une avance décisive. Lors d'un point sur les résultats trimestriels de Palantir, il a explicitement rangé l'Europe et le Canada dans le camp des retardataires.
Où en somme nous ?
Le contrat DGSI-Palantir signé en décembre 2025 pour trois ans (jusqu'en 2028) reste pleinement en vigueur. L'annonce du 16 juin était un signal politique de rupture, mais la migration technique elle-même est un chantier de plusieurs années : les estimations convergent vers un calendrier 2027-2029 pour une sortie complète de Palantir. Plusieurs sources notent même que les équipes françaises de Palantir auraient appris la nouvelle par voie de presse, ce qui traduit un décalage entre l'annonce politique et la réalité opérationnelle du dossier.
Le rapport de force reste très disproportionné
ChapsVision, avec environ 200 M€ de chiffre d'affaires, fait face à un Palantir qui pèse 4,5 milliards de dollars. Le pari est autant technologique que politique : il s'agit de faire monter en gamme un outil encore jugé, début 2026 devant le Sénat par Laurent Nuñez, insuffisamment mature pour remplacer entièrement Gotham.
Alex Karp : Une figure clivante

Né le 2 octobre 1967 à New York d'un père juif et d'une mère afro-américaine qu'ilo qualifie de "hippies", il a grandi en luttant contre une dyslexie. Son profil détonne dans la tech : il a un diplôme de droit de Stanford où il a rencontré Peter Thiel et surtout un doctorat en théorie sociale néo-classique obtenu à l'université Goethe de Francfort. Avant Palantir, il n'avait aucune formation technique ou commerciale : il gérait de l'argent pour des investisseurs européens via sa société Caedmon Group. En 2003-2004, il cofonde Palantir avec Peter Thiel, Joe Lonsdale, Stephen Cohen, Nathan Gettings. L'entreprise, nommée ainsi d'après les pierres de vision de Tolkien, s'est d'abord faite connaître pour son travail avec la CIA et les agences de renseignement après le 11 septembre, avant de devenir un acteur majeur de l'analyse de données pour la défense, le renseignement et, plus récemment, l'IA appliquée aux opérations militaires.
Personnage volontiers provocateur, il assume une ligne dure : défense de la coopération avec l'ICE, des frappes en Iran, de l'armée israélienne, plaidoyer pour le retour de la conscription militaire aux États-Unis. Il cultive un discours géopolitique tranché et n'hésite jamais à répliquer publiquement aux critiques.
Cette personnalité très affirmée explique en grande partie pourquoi Palantir suscite autant de controverses politiques en Europe, au-delà des seules questions technologiques.

