Et si notre réalité n'existait pas ?

Des labos de la NASA aux monastères tibétains en passant par Platon et Matrix

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Et si la Silicon Valley cherchait, en secret, la preuve que nous vivons dans un jeu vidéo ?
La semaine dernière j'ai écouté le toujours piquant et passionnant podcast de Carlos Diaz consacré à l'ouvrage de Loïc Hecht, "La Simulation - Enquête sur la théorie qui fascine la Silicon Valley" et je me suis précipitée sur l'ouvrage pensant y trouver une enquête documentée sur le sujet.

Attention , on tombe vite dans une bascule de l'auteur du côté obscur de la simulation allant du LSD à la méditation en passant par sorties hors du corps et les miracles de Lourdes !

Le point de départ : trois lignes dans le New Yorker
Tout commence en 2016. Loïc Hecht, qui écrit depuis une quinzaine d'années sur la Silicon Valley, tombe sur un portrait du New Yorker consacré à un jeune entrepreneur encore peu connu du grand public : Sam Altman, qui vient de cofonder OpenAI. L'article évoque la crainte d'Altman et d'Elon Musk de voir l'humanité un jour asservie par une intelligence artificielle, peur qui les aurait poussés à créer OpenAI. Mais une autre ligne intrigue davantage le journaliste : la rumeur selon laquelle deux milliardaires de la Silicon Valley financeraient en secret une équipe de scientifiques pour trouver la preuve que notre réalité est une simulation informatique, un "glitch" dans le code du monde.

Loïc Hecht se rend à San Francisco et va mener pendant plus de dix ans une enquête qui va modifier ses propres convictions et perceptions du monde.

A l'origine était PLATON

Le doute sur la nature de la réalité perçue est un problème philosophique depuis l'antiquite. Dans "La République", Platon imagine des prisonniers enchaînés qui ne voient que des ombres projetées sur un mur et prennent ces ombres pour la réalité : réflexion souvent citée comme à l'origine de l'idée que notre perception pourrait être trompeuse ou construite.

Au XVIIe siècle, c'est Descartes qui imagine, dans ses "Méditations métaphysiques", un "malin génie"capable de tromper entièrement ses sens et sa raison, posant la question de savoir si l'on peut être certain que le monde extérieur existe tel qu'on le perçoit. ll formule le cogito ergo sum : même si tout est trompeur, le fait de pense prouve au moins notre existence comme être pensant.
Ce qui les différencie ?

Platon doute du niveau de réalité de ce que nous percevons, Descartes doute de la fiabilité même de toute notre expérience.

Ces textes posent déjà la question centrale que reprendra la théorie de la simulation : comment
distinguer une réalité authentique d'une réalité construite qui nous serait indiscernable ?

Arrive la science-fiction et l'informatique
En 1964, l'auteur américain Daniel F. Galouye publie "Simulacron-3", l'un des tout premiers romans à mettre en scène une réalité entièrement simulée par ordinateur : son personnage principal dirige la construction d'un monde virtuel peuplé d'habitants artificiels qui s'ignorent simulés, avant de découvrir que son propre monde pourrait lui-même n'être qu'une simulation de niveau supérieur. Le roman sera adapté à la télévision allemande par Rainer Werner Fassbinder en 1973 ("Le Monde sur le fil"), puis au cinéma sous le titre "The Thirteenth Floor" en 1999, et plusieurs critiques y voient un précurseur de "Matrix" film qui popularise l'idée d'humains vivant dans une réalité virtuelle créée par des machines, tout en croyant qu’elle constitue le monde réel. .

Côté philosophie, Hilary Putnam imagine en 1981 le cerveau dans une cuve « brain in a vat » est une expérience modernisée de l'expérience du malin génie. Imaginlons qu’un cerveau soit maintenu artificiellement en vie et relié à un ordinateur qui lui envoie exactement les mêmes signaux qu’un monde réel. Comment pourrait-il découvrir qu’il est trompé ?

Dans les années 1990, c'est au tour d'un chercheur en robotique de la Carnegie Mellon University, Hans Moravec, de formuler l'une des premières hypothèses explicites d'une réalité simulée, dans deux textes, "Pigs in Cyberspace" (1992) manifeste transhumaniste sur la colonisation de l'espace puis "Simulation, Consciousness, Existence" (1998) qui explore l’hypothèse selon laquelle des êtres conscients pourraient exister à l’intérieur de simulations informatiques, si une simulation reproduit suffisamment fidèlement les processus qui produisent la conscience, ses habitants pourraient avoir une expérience subjective aussi « réelle » que la nôtre.

2003 : le trilemme de Nick Bostrom
Le philosophe suédois Nick Bostrom (alors chercheur à l'université d'Oxford), publie "Are You Living in a Computer Simulation?". Bostrom n'y affirme pas que nous vivons dans une simulation : il propose un trilemme :

  1. La maturité technologique ne peut pas être atteinte.
  2. La maturité technologique peut être atteinte mais aucune civilisation l’ayant atteinte ne s’en sert pour créer des simulations de conscience en grand nombre.

L’argument de la simulation de Nick Bostrom consiste uniquement à prouver que si (1) et (2) sont faux, alors :

  • Il est quasi certain que nous soyons des simulations informatiques.

Plusieurs philosophes arguent que Bostrom pose des hypothèses de départ qui restent indémontrées.

La Code Conference

C'est en juin 2016, qu'Elon Musk relance publiquement le débat en affirmant qu'il n'y aurait "qu'une chance sur des milliards" que nous vivions dans la "réalité", et non dans une simulation. Son raisonnement s'appuie sur la progression très rapide du réalisme des jeux vidéo en quelques décennies : si cette tendance se poursuit, avance-t-il, les jeux deviendront un jour indiscernables de la réalité. Musk réitérera cette position à plusieurs reprises dans les années suivantes, notamment lors d'un podcast avec Joe Rogan en 2018.

Le glitch et quantique

Ce sont des anomalies dans le fonctionnement du réel qui pourraient démontrer qu'on vit dans une simulation. C'est la quête des chercheurs de la vallée : le glitch du monde réel.

De nombreux scientifiques jugent l'hypothèse difficile à réfuter mais aussi impossible à prouver et rappellent qu'aucune preuve empirique ne permet aujourd'hui de trancher, et que l'hypothèse reste, pour l'instant, invérifiable au sens strictemlent scientifique.

Le lien entre théorie de la simulation et physique quantique est réel dans le débat public : c'est l'un des arguments cités par Loïc Hecht dans son livre, mais il repose sur une lecture largement contestée par les physiciens eux-mêmes.