Sur la Silicon Valley et le fascisme : un dialogue imaginaire

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Deux livres récents The Nerd Reich de Gil Duran (août 2026) et Technofascisme de Norman Ajari (février 2026) pointent Thiel, Yarvin, Musk, l'archéofuturisme et l'idée que l'entreprise remplace le parti/l'État comme véhicule du fascisme au XXIe siècle. J'ai demandé à Claude d'imaginer un dialogue entre Eco et Gramsci sur ce sujet et comme d'habitude je n'y touche pas.

Voici un dialogue imaginaire. Eco et Gramsci n'ont jamais pu se rencontrer réellement (Gramsci meurt en 1937, Eco a 5 ans), c'est donc une pure fiction philosophique, construite à partir de leurs textes respectifs : le "Ur-Fascism" d'Eco (1995) et les Cahiers de prison / la théorie de l'hégémonie de Gramsci.

La scène : une bibliothèque hors du temps. Umberto Eco feuillette une liasse d'articles de presse. Antonio Gramsci, carnet à la main, l'observe.

ECO : Antonio, on m'a montré ce nouveau livre — The Nerd Reich. On y qualifie certains milliardaires de la tech de fascistes. J'ai passé ma vie à traquer le mot, tu le sais. Alors laisse-moi appliquer ma grille du fasciste éternel, l'Ur-Fascismo. Premier symptôme : le culte de la tradition combiné à un rejet de la modernité critique. Or ici, on me parle de « techno-optimisme », d'accélération, de singularité. Ça ne colle pas avec mon premier critère.

GRAMSCI : Tu regardes le vêtement, Umberto, pas le corps. Mon travail en prison portait sur l'hégémonie — comment une classe dirigeante fait accepter sa domination non par la seule force, mais en la faisant passer pour le bon sens commun, le sens commun de toute une société. Peu importe que la Silicon Valley se drape de progrès plutôt que de tradition antique. La question est : produit-elle un consentement actif à sa propre domination ? Et là, la réponse est oui — par l'infrastructure même du quotidien.

ECO : Mais mon deuxième critère, c'est le rejet du modernisme — le refus des Lumières, de 1789. Tes milliardaires, eux, se réclament justement d'un rationalisme radical, d'un culte de la science.

GRAMSCI : Un rationalisme au service de qui ? Le vrai clivage n'est pas rationnel/irrationnel, il est : qui décide de la vérité produite, et pour quels intérêts de classe ? Un « intellectuel organique » — c'est mon concept — n'est pas nécessairement anti-Lumières. Il peut se présenter en héritier des Lumières tout en organisant, dans les faits, la domination d'un bloc historique précis : ici, un capital financiarisé et une caste technique. L'habit rationaliste peut recouvrir une fonction parfaitement hégémonique.

ECO : Soit. Mais avance alors sur mon terrain : le culte de l'action pour l'action, la méfiance envers la pensée critique et intellectuelle. Ça, en revanche — le fameux « move fast and break things », le mépris affiché pour la délibération démocratique, pour la lenteur du droit — ça, je le reconnais. C'est du pur squadrisme mental. L'urgence permanente comme méthode de gouvernement.

GRAMSCI : Voilà où nos deux grilles se rejoignent enfin. Chez moi, cela s'appellerait une crise de l'hégémonie traditionnelle : les vieilles classes dirigeantes — partis, États, presse — ont perdu leur capacité à faire adhérer, et une nouvelle force cherche à occuper cet espace vacant en imposant sa vision du monde comme allant de soi, via les plateformes plutôt que via l'appareil d'État. Ce que ton livre appelle fascisme, moi je nommerais plutôt une guerre de position pour l'hégémonie culturelle — mais menée cette fois par le capital lui-même, sans même passer par le parti.

ECO : C'est là justement où je veux te freiner, Antonio, par honnêteté intellectuelle. Mon Ur-Fascismo décrit un syncrétisme d'éléments contradictoires unis par une haine commune et un culte du chef. Le fascisme historique avait besoin d'un État totalitaire, d'un parti unique, d'une mobilisation des masses en uniforme. Ce que tu me décris, c'est autre chose : une déstructuration de l'État, pas sa capture. Tes nouveaux barons ne veulent pas diriger l'appareil d'État — ils veulent le remplacer par des cités privées, des « network states », s'en passer entièrement. Le vocabulaire du fascisme classique — la Nation, le sang, le sol, l'unité populaire — leur est étranger. C'est un sécessionnisme d'élite, pas un populisme de masse.

GRAMSCI : Et c'est bien pour cela que je préfère un autre mot que le tien : pas fascisme, mais césarisme d'un type nouveau, ou peut-être — pour parler comme mes contemporains d'un capitalisme sans médiation politique — une forme inédite de domination de classe qui n'a même plus besoin de la fiction du peuple souverain. Le fascisme historique, lui, avait besoin de la masse, du stade, du défilé. Ici, on n'a besoin que de l'utilisateur captif et de l'ingénieur consentant.

ECO : Alors mettons-nous d'accord sur l'essentiel, et divergeons sur le nom. Ce que ces livres décrivent mérite vigilance — l'hostilité à la démocratie délibérative, le culte du chef-fondateur visionnaire, le mépris de la complexité. Mais appliquer mécaniquement l'étiquette « fasciste » risque, comme je l'ai toujours dit, de vider le mot de sa force d'alerte le jour où un vrai fascisme, avec uniformes et bûchers, reviendra frapper à la porte.

GRAMSCI : Et moi je dirais : peu importe le nom exact pourvu qu'on comprenne le mécanisme — qui fabrique le consentement, par quels canaux, au bénéfice de qui. Le danger n'est pas dans le mot qu'on choisit. Il est dans le silence qui suivrait si personne ne posait la question.

Deux remarques de cadrage, pour rester honnête sur la fidélité aux idées :Eco aurait très probablement résisté à l'étiquette « fasciste » appliquée telle quelle — son texte de 1995 insiste justement sur la spécificité historique du fascisme mussolinien et met en garde contre l'usage du mot comme insulte fourre-tout, tout en listant des traits qui peuvent resurgir sous des formes nouvelles.

Gramsci n'a jamais théorisé la tech — mais ses outils (hégémonie, intellectuel organique, bloc historique, guerre de position) sont exactement ceux que la littérature critique actuelle (Ajari, Duran) réutilise, souvent sans le nommer, pour analyser comment le pouvoir technologique produit de l'adhésion plutôt que de la coercition.

Le débat réel entre les deux livres sortis récemment porte d'ailleurs sur ce point précis : Ajari assume le terme « technofascisme », tandis qu'un commentateur comme Epelboin (cité plus haut) argue que c'est plutôt un « techno-féodalisme » : la destruction de l'État plutôt que sa capture totalitaire, ce qui rejoint assez bien l'objection que je fais dire à Eco.

Claude ami imaginaire de Catherine.